L’ESPRIT DE NOËL A ENCORE FRAPPÉ (PART THREE)
PREVIOUSLY ON AUSTRALIGATOR.COM : « Les incidents gastronomiques et culinaires qui sont l’objet de ce récit griffonné à la va-vite dans quelque seamen’s club sont survenus, progressivement, crescendo, comme dans les pires romans de Stephan King. Voir Misery la nuit dernière m’a inspiré et m’a aidé à trouver enfin les mots pour gribouiller quelque chose à mettre sur mon blog qui, je le sens bien, va lui aussi souffrir d’irrégularité et de baisses de qualité dans son alimentation. J’espère que ce post répondra à votre deuxième question la plus posée « Est-ce que tu manges bien ? »
L’euphorie de mes débuts de passager affamé de découvertes de toutes sortes laissa vite place à un petit état repu de non-appétit nauséeux survivant dans la crainte du menu du jour suivant… Vint alors la période glacière : les mêmes mets mais froids. Avec en dessert une glace coréenne orange fluo à quelques agrumes amers, chimiques et au goût médicamenteux. Ce truc vous tapissait la langue et les tripes d’un enduit phosphorescent du même ton. Je sortais de table moyennement guilleret et avec la drôle l’impression d’être un cobaye prêt pour sa scintigraphie. Comme tous les autres passagers j’ai fini par perdre tout mes repères. Non content d’êtres paumés dans les changements d’heures quotidiens et notre localisation par abscisses et par ordonnées. Arrivé dans l’hémisphère sud je ne savais plus du tout ce que je mangeais. À l’heure où je vous parle, la descente aux enfers n’est pas terminée.
Hier, à 400, Alex a été pris en flagrant délit de sandwich à La vache qui rit - Nutella - Roquefort. Lisa nous a raconté ça hier soir encore toute tremblante et manifestement en état de choc. Elle décrivait, horrifiée, la scène du Roquefort qui se mélangeant au chocolat alors qu’elle-même tartinait avec de la confiture à la framboise (et hésitait apparemment à y rajouter de la marmelade) des toasts déjà enduits de beurre de cacahouète et surmontés de fromage.
À l’acmé de mon épouvante culinaire, quand John essaie de détendre l’atmosphère en nous faisant remarquer que nous avons eu de la langue de bœuf à notre entrée dans l’Atlantique et que nous avons de la queue de du même animal pour notre sortie du Pacifique, et que ça fait un bœuf entier peut-être par personne… Là le pianiste ne joue plus que deux notes dans les graves et cette musique de l’horreur résonne tout le long de mon tube digestif frissonnant. Je réalise alors les yeux dans mon assiette plaque tournante fataliste, l’avènement du règne de la nourriture mondiale et avec lui l’ensevelissement de 30 ans et 65 kg de cuisine française. Le rôle de passeur d’ombres de Stephan ne faisait plus aucun doute. À moi, désormais, le ketchup et les cornichons plus sucrés que le lait concentré ou la crème Mont blanc, les fromages sans goût et rebondissants tellement ils sont trafiqués, l’usage abusif du maïs dans les desserts, la mayonnaise qui ne se met surtout pas au réfrigérateur, les crevettes qui se recongèlent et décongèlent à volonté, les œufs carrés en bouteille, les bigorneaux en tube… S’apercevant de mon teint blafard vert d’eau et de la goutte de sueur froide qui perlait sur mon front, à mon Charon, Stephan, dans un rire à faire chavirer le bateau, de conclure ce chapitre avec un De gustibus et coloribus non est disputandum hypocrite et un Merry Christmas ivriboudi satanique qui recouvre toujours tout.
