365 JOURS PLUS TÔT…
Mardi, septembre 15th, 2009…c’était la grand départ. Je quittais tout et partais bondir down under. J’avais imaginé une ambiance de début de film à la Billy Wilder : une course-poursuite en voiture, un cadavre dans la piscine, une blonde ligotée dans une robe en lamé vert porte-malheur jouant « Put the blame on Mame, boys ! » (à la guitare, au kazoo ou au ukulélé), et une brune en lunettes sombres et imper clair demandant à son chauffeur de taxi en niveaux de gris de suivre ma voiture, consciente de jouer le rôle de sa vie. Mais mon commencement était beaucoup plus slow motion, voire statique. Ou pour tout dire, belge.
Les trois mousquetaires et moi étions debout devant une grille rouillée avec plein de panneaux d’interdiction aussi encourageants que des têtes de mort sur des piquets. Nous attendions que les types de la sécurité vérifient l’histoire à coucher dehors qu’on venait de leur raconter. apparemment sans grand succès, en anglais comme en français. À savoir : que j’allais en Australie via Panama et qu’un cargo devait m’attendre quelque part dans ce grand port. En 30 ans de carrière, ils n’avaient jamais vu ça et croyaient en une blague de camera cachée ou de pot de départ à la retraite pour celui qui avait l’oeil sceptique. Ils se sont longtemps regardés puis m’ont demandé d’appeler quelqu’un qui les appellent et se sont enfin décidés à engager la conversation pour sonder mes intentions qui à cette heure cruciale ne me convainquaient plus du tout moi-même. Je n’étais plus qu’un ventre en souffrance tiraillé par l’angoisse montante qui va avec le fait de réaliser qu’on est fait comme un petit pâté de ragondin. Sans parler de l’envie de rire de cet accent formidable. La démence me guettait, j’avais « Goûte mes frites » de Valérie Lemercier dans la tête ! Priez pour moi sainte Radegonde !
La mission de Lérig, Matthieu et Nico touchait à sa fin. Devant ce dernier obstacle, cette guérite négative, je les sentais tendus les petits gars. Après m’avoir intercepté à Austerlitz d’où je revenais de chez mon dentiste militaire tourangeau avec 6 points de suture, après m’avoir accompagné faire la bise à Aleister, Sandrine, Vincent et Audrey à Lille, après m’avoir supporté et encadré dans Anvers où je commençais à plus trop avoir envie d’y aller… C’était trop bête d’échouer si près du but. On avait évoqué et invoqué l’amitié et la franche camaraderie, cependant personne n’était dupe. Ils avaient veillé en gros et de près à ce que je ne m’échappe pas ou que je ne prenne pas la fuite dans un moment de panique, de foule et d’inattention. Quand les gardiens se sont décidés à lever la barrière sans véritable grande conviction pour me laisser entrer en zone interdite, il y avait tant de conditions que mes peurs se trouvaient toutes justifiées.
J’ai dû laisser 2 des 3 cocos à la barrière. Seul Matthieu a eu le droit de m’accompagner en voiture à la vitesse décoiffante de 5 km/h jusqu’au bateau. Interdiction de prendre de photos, d’éteindre le moteur, de descendre du véhicule… Moi je ne savais pas trop si j’avais le droit de parler, de me retourner et de respirer. J’ai failli demander s’il ne fallait non plus nous bander les yeux mais je n’ai pas voulu gâcher les adieux avec Lérig et Nico. Ça n’allait tellement pas bien mon ventre à ce moment là que j’entendais mon estomac jouer le deuxième mouvement de l’ouverture de l’Orfeo de Monteverdi qui est quand même mieux que “Mange mes frites !”. Je crois que je n’arrêtais pas de dire à Matthieu que 40 jours en mer ce n’était rien, qu’un an s’est vite passé, à New-York ou Philadelphie on pourrait se téléphoner. Dans le rétro je voyais Nico et Lérig rapetisser. Ça faisait drôle de se dire que quand je les reverrai ils seraient pères de famille et moi sans doute toujours en train de chercher à faire mon intéressant avec des projets pareils.
Des rangées interminables de containers se succédaient dans un désordre coloré digne d’un chantier LEGO de tous les possibles de l’enfance. Avec en plus un air de hangar à la Indiana Jones ou le temple maudit contenant toutes les affaires, meubles et effets personnels de Charles Foster Kane. Quelque chose entre Rosebud, le RDC d’IKEA avant de passer en caisse et Xanadu au générique. Puis, il est apparu. En rouge carolus flamboyant. C’était le plus grand et le plus beau de toute la zone de mouillage. Des containers volaient au-dessus de nos têtes, ou pas d’ailleurs car nous étions dimanche midi et le temps s’était arrêté net comme un tic-tac de compte à rebours suisse ou comme dans 24 quand on met pause pour aller au toilettes.
J’ai dit au revoir à mon poto de toujours avec un tremolo de canari qui fume trop qui a dû lui faire penser à l’Exorciste. J’ai du redire encore une fois qu’un an c’est rien, vraiment. Un sous-officier qui s’avèrera être Camelo s’est engagé sur la passerelle en me voyant descendre de voiture. Forcement comme c’était interdit, Matthieu a pris une photo. Apparemment, l’officier savait qui j’étais. Ça faisait plaisir de rencontrer enfin quelqu’un qui était au courant de mon embarquement. Il a crié sur deux garçons qui n’étaient pas au bon endroit au bon moment. Ils ont dû se coltiner mes bagages sur 5 étages. Pas facile après pour s’en faire des amis. Quand j’ai voulu aider un peu quand même, ça a recrié fort en philippin et j’ai compris que je n’avais pas interêt à prendre trop d’initiatives dans cette galère et surtout pas essayer de me rendre utile sur le navire. Camelo m’a dit en anglais de me contenter de le suivre en essayant de pas me cogner et de pas me salir. J’ai dit oui-oui en cachant ma main droite que j’avais déjà appuyée sur une rambarde ou un garde-fou plein de cambouis.
Entre deux bouffées de fuel et les odeurs de petrol, ça sentait bon la mer, le poisson pas frais et le chiure de mouette. Matthieu, réduit à notre voiture de location, disparaissait lentement derrière l’ultime rayonnage de parallélépipèdes rectangles “Triton”, “P&O” et “CGA CGM”. Puis tout est allé très vite : mon poids sur l’estomac s’est transformé en une excitation et un émerveillement de matin de Noël. J’étais dans Titanic, Night and day, Les derniers jours de Pompéi, Pearl Harbord, La mort aux trousses, Tous les matins du monde, Les morsures de l’aube, Bagdad Café, Les merveilleuses cités d’or, 1492, The Tudors, Paul et Virginie, Robotech, La famille Robinson, Lost, Candy, Les révoltés du Bounty, Vampyr, L’île aux enfants, Les dents de la mer, Bernard et Bianca au pays des kangourous, Un barrage contre le Pacifique, Aquaman, L’île du jour d’avant, Water world, Le tour du monde en 80 jours, Les Vacances de Monsieur Hulot, La plage, Roger Rabbit, Le Mépris, Garou-garou le passe murailles, L’éducation sentimentale, Scoubidoo contre les fantômes, Tintin en Australie, Martine dans la Marine, Snoopy dans la Navy.
Il m’a fallu signer un registre. Je me suis trompé de ligne. On a pris mon passeport sans avoir l’intention de me le rendre tout de suite. J’ai monté et descendu des escaliers qui se ressemblaient tous. Camelo n’arrêtait pas de me dire de faire attention deux Mississippi et demi trop tard. Alors que je pensais qu’il allait me montrer mes appartements, nous sommes arrivés au mess des officiers. Il m’a alors indiqué ma place à table. Puis m’expliqua que je n’en changerai pas à moins qu’on perde quelqu’un de plus gradé que moi en route. Les passagers étaient placés par ordre d’arrivée et n’étaient pas autorisés à échanger leur place entre eux sans en demander l’autorisation par écrit et en trois exemplaires au commandant. J’exagère un peu mais pas trop. Il souligna avec un grand sourire qui ne vous autorisait guère à faire un commentaire que personne de sensé n’avait osé jusqu’à ce jour importuner quelqu’un avec ça. J’allais dire que ma place me plaisait beaucoup quand un officier russe a fait irruption pour m’informer que mes bagages étaient dans ma cabine, mais que pour l’heure il devait me montrer ma place dans le canot de sauvetage et à quelle équipe de survie j’appartenais (Pas la meilleure, comme j’allais le découvrir plus tard). Mon premier entraînement de sécurité aurait lieu samedi prochain en mer ; que ce n’était pas drôle alors je pouvais arrêter de sourire à tout ce qu’il disait ; que j’avais du cambouis sur le nez, dans les cheveux et à l’oeil droit. Il m’a ensuite souhaité la bienvenue et m’a demandé si je fumais. J’ai voulu faire mon rigolo et j’ai répondu « pas encore ». Il n’a pas relevé ou n’a pas compris mon anglais. Il m’a regardé très inquiet. Ça sentait la cannelle, le poisson-chat hors de son nid et le linoleum d’hôpital ou de maison de retraite. Camelo m’attendait au bout du couloir à côté d’un entassement de transats tous neufs et encore emballés. L’aventure pouvait commencer.
Bougainville, Cook et Lapérouse
Musique : 1000 vies ne sont pas suffisantes, Stephan Eicher ;-)









